Société

« Police Nationale », une entreprise comme une autre ?

Tous les bipèdes ont besoin de sens, de reconnaissance et de protection. Quand l’un ou l’autre fait défaut, l’heure de la révolte n’est pas loin. Dans la police comme ailleurs, cette colère peut gronder de deux façons.

Autant ne pas faire durer le suspense et livrer immédiatement la réponse : oui, la « Police Nationale » est une entreprise semblable aux autres. Un « oui » franc et massif.

Tous les salariés, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, diplômés ou autodidactes, policiers ou pas, ont le même mode de fonctionnement même si les modalités peuvent varier. Tous les bipèdes ont besoin de sens, de reconnaissance et de protection. Quand l’un ou l’autre fait défaut, l’heure de la révolte n’est pas loin. Dans la police comme ailleurs, cette colère peut gronder de deux façons.

Le silence des uns

Par un silence réprobateur, expression du désengagement des salariés dans les entreprises françaises. C’est l’attitude la plus largement répandue. Ce désengagement  varie, selon les études Gallup et Deloitte, de 80 à 90%. La proportion semble extravagante tant elle atteint des sommets. Les dirigeants ne peuvent que détourner le regard et poursuivre avec entrain leurs discours sur la mobilisation, l’engagement et la valeur du capital humain. Ça ne mange pas de pain mais ça ne nourrit pas son homme. Dans le même temps leur DRH met en place des stratégies  win-win  pour tenter de grignoter péniblement  1 ou 2 points de productivité.  Rappelons au passage que les mêmes collaborateurs désengagés passent près de 18% de leur temps de « travail » à surfer sur internet depuis leur ordinateur de bureau ou, plus discrètement, sur leur smartphone à des fins personnelles. Du temps dérobé à l’entreprise. De la productivité en moins et pas qu’un peu ! (Etude Olefo 2016).

La colère des autres

Par  des actions plus visibles et plus courageuses, et forcément plus exceptionnelles, nous revenons là aux salariés de la société « Police Nationale ». Ainsi, ils se retrouvent  à minuit  sur les Champ Elysées, entre Opéra et Bastille ou sur le parvis de Notre-Dame de Paris ou ailleurs pour exprimer leur réprobation. Mais que « réprobent-ils » ?

Ils « réprobent » le décalage grandissant entre le poids des mots et la légèreté des actes. Tiens, un peu comme avec les autres salariés du public ou du privé. Et l’on ne peut pas reprocher à leur patron, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur,  de ne pas manier la langue avec dextérité et précision. Mais l’assertivité et la posture ne sont que les cache-sexes de la communication lorsque les décisions ne suivent pas. Soudainement, le patron de la place Beauvau est nu et les syndicats dits représentatifs sont tout aussi dévêtus ! C’est dans le plus simple appareil qu’ils ouvrent un contrefeu en manifestant sous les fenêtres des magistrats. Peu probant. Les manifestations nocturnes se poursuivent. Leur stratégie est simpliste pour ne pas dire « simplette ».  Le discours atteint vite ses limites et bute aussi rapidement sur le mur de la réalité vécue par les policiers, et plus largement par les salariés chacun dans leur entreprise, quand la poésie de la communication n’est plus qu’une chanson de geste.

Ils « réprobent »  de ne pas être reconnu à la hauteur de leur engagement (eux font partie certainement des 10 ou 20% de salariés engagés, ils n’ont pas le choix). La prise de risque, l’accumulation des heures de travail de jour comme de nuit,  la violence dont ils sont la cible, les heures supplémentaires bradées nécessitent des contreparties matérielles ou non matérielles. Cette reconnaissance est vitale. Pour vivre, les déclarations « d’amour » et un peu d’eau  fraîche ont aussi leur limite.

Il est bien tard Docteur Schweitzer…

Leurs patrons à l’Elysée et au ministère peuvent formuler leur « soutien », « comprendre leur colère », chercher « l’apaisement »,  appeler au « dialogue et la concertation » en laissant entrouverte la porte de leur bureau, ils peinent à convaincre. Il faut bien se rendre à l’évidence, ces dirigeants n’auraient rien vu venir. Leurs capteurs sont grippés  si tant est qu’ils ne fussent jamais actifs. Plus qu’une négligence, une faute !  Ils ne leur reste plus alors qu’à jouer les pompiers de service. A multiplier les réunions avec les uns et les autres, à faire passer des messages explicites ou implicites par des voies directes ou des réseaux détournés, à diligenter dans l’urgence des études d’évaluation. Et au final à sortir d’urgence le chéquier et y inscrire la somme de 100 M€. Mais  il est un peu tard Docteur Schweitzer ! Le mal est fait.  Et voilà comment le chef de la police, Jean-Marc Falcone, homme respectable s’il en est, en vient  à se faire huer par plusieurs centaines de  fonctionnaires alors qu’il tentait de les rappeler à l’ordre avec beaucoup de fermeté. Quelques jours plus tard, se « rendant compte » subitement du manque de moyens des policiers, il annoncera comprendre leur « exaspération » et décidera du jour au lendemain d’un « nouveau plan de sécurité publique » devant moderniser les équipements (JDD 23/10/2016). Le miracle s’est produit, mais pour combien de temps.

Dans une déclaration très byzantine, M. Cazeneuve expliquera de son côté  qu’il ne s’agit pas, à dieu ne plaise, « d’entrer dans un cycle de sanctions mais de rappeler des principes ». Le fameux « apaisement ». Mais  que valent des principes quand la confiance est rompue ? Bien peu ! La cerise sur le pudding reviendra au premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis  prompte à dénoncer une manœuvre du Front National. Le fond est touché. Il n’est de pires aveugles que ceux qui ne veulent point voir.

Sentiment d’injustice, rupture de confiance, absence de reconnaissance et de protection contre la violence physique ou la violence sociale, les policiers sont finalement des salariés comme les autres dans une entreprise, la « Police Nationale », très ordinaire. Et ne venez pas parler du devoir de réserve bafoué. Il n’a que peu de consistante face à la désespérance. L’homme est toujours dangereux lorsqu’il se sent rabaissé, humilié.  C’est, peut-être ce qu’expriment aujourd’hui les policiers  face aux dirigeants de leur « entreprise ». Ces patrons doivent  savoir qu’il est urgent  d’écouter, d’entendre et, surtout, d’agir sur le moyen et long terme sans attendre les éruptions de colère ! La communication « pâtissière » crémeuse à souhait et bien trop sucrée a fait long feu.

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